Sylvain, pouvez-vous vous présenter et nous expliquer comment votre parcours d’ingénieur agronome vous a conduit à cofonder Winespace et à vous spécialiser dans l’innovation de l’expérience digitale du vin ?
Mon parcours d'ingénieur agronome m'a d'abord conduit vers le marketing stratégique et l'analyse de données agricoles. J'ai complété cette formation par un master en marketing et communication. J'ai ensuite travaillé comme responsable marketing pour des domaines viticoles, ce qui m'a permis de comprendre de l'intérieur les enjeux et les problématiques du monde du vin sur sa partie aval : le marketing, la communication, la distribution, la prescription.
C'est à ce moment que j'ai mesuré à quel point le goût, qui est pourtant au coeur du vin, restait difficile à capter, à partager et à exploiter. Les bonnes rencontres ont fait le reste : j'ai croisé la route de mes deux associés, l'un oenologue, l'autre docteur en mathématiques, et nous avons eu envie de nous attaquer ensemble à ces problématiques de la filière. Winespace est né de cette complémentarité entre le terrain, la connaissance de la dégustation et la donnée.
Vous avez développé TASTEE, une plateforme qui transforme les commentaires de dégustation en données exploitables : concrètement, comment fonctionne cette analyse sémantique et en quoi change-t-elle la manière dont les professionnels travaillent avec leurs vins au quotidien ?
Le point de départ, c'est un constat simple : le goût d'un vin existe surtout sous forme de mots. Un commentaire de dégustation, qu'il vienne d'un oenologue, d'un caviste ou d'un critique, est riche mais difficile à exploiter. Il reste enfermé dans un carnet, un mail ou une fiche technique, et les informations qu'il contient se perdent.
Tastee structure cette matière. Notre IA analyse le langage de la dégustation pour en extraire les descripteurs qui comptent, les arômes, la structure, l'intensité, la longueur, puis standardise ces informations. Chaque vin obtient ainsi un profil de goût lisible et comparable, là où on avait au départ un texte libre propre à chaque dégustateur.
Au quotidien, cela change trois choses. D'abord, on ne perd plus l'information : chaque dégustation alimente une base structurée et exploitable sur le long terme. Ensuite, on rend le goût plus compréhensible : dix collaborateurs qui décrivent le même vin de dix façons différentes peuvent enfin identifier leur perception commune. Surtout, on peut réintégrer ces données de goût dans son activité pour remettre le goût au centre de la production, de la distribution, de la communication, de la recommandation, ou encore de la compréhension des marchés et des clients.
Avec vos premiers déploiements, notamment le conseiller digital testé en grande distribution chez Intermarché, qu’avez-vous appris sur la façon dont les consommateurs choisissent leur vin lorsqu’ils sont guidés par une IA plutôt que par un caviste ou un vendeur humain ?
Le premier enseignement, c'est que malgré les difficultés bien réelles des consommateurs face au rayon, ce problème est très difficile à résoudre en magasin. Amener le consommateur à utiliser un outil au moment de son choix reste un obstacle majeur : beaucoup d'acteurs s'y sont essayés, et à ce jour aucune véritable solution ne s'est imposée.
Deuxième enseignement, le responsable de rayon reste le référent du consommateur lorsqu'il est présent. La relation humaine garde une longueur d'avance au moment de l'achat.
Enfin, il est aujourd'hui très difficile de mesurer l'impact réel d'un conseil en magasin : rien ne permet encore de relier le conseil donné en rayon à la vente effective, ce qui complique l'évaluation de la satisfaction comme des performances commerciales.
La dégustation de vin est un exercice très subjectif, ancré dans l’émotion et le ressenti personnel : quels ont été les principaux défis techniques et philosophiques pour traduire cette subjectivité en données fiables et utiles, sans dénaturer la dimension sensible du vin ?
C'est la question qui nous occupe depuis le premier jour, et je crois qu'il faut commencer par lever un malentendu : notre objectif n'a jamais été de remplacer le ressenti, mais de mieux le partager.
Le défi technique, c'est que deux personnes peuvent décrire le même vin avec des mots très différents et avoir toutes les deux raison. Il fallait donc une approche capable d'accueillir cette diversité de vocabulaire sans l'écraser, tout en repérant ce qui, derrière les mots, parle de la même réalité sensorielle.
Notre approche n'est pas d'interpréter un commentaire pour en deviner le sens caché. Nous transcrivons chaque information selon le sens que le mot a communément pour les professionnels. C'est ensuite le croisement de nombreuses subjectivités qui fait émerger une forme d'objectivité, un goût commun. Et nous tenons à intégrer tous les pans de la dégustation dans notre analyse, y compris le ressenti personnel et les émotions que procure un vin.
Winespace centralise les données de dégustation de différents acteurs (œnologues conseil, négociants, importateurs, cavistes, critiques) : pouvez-vous nous partager un cas d’usage très concret où cette mutualisation des données a permis de prendre une décision stratégique différente (achat, assemblage, positionnement, recommandation) ?
Un bon exemple, c'est celui des concours, notamment le Concours Mondial de Bruxelles. Au départ, les données de dégustation collectées servaient surtout à faire un retour aux producteurs, pour apporter plus de transparence et de confiance dans les résultats.
Aujourd'hui, ces mêmes données nourrissent la mission de promotion du concours. Car un concours n'est pas là uniquement pour distribuer des médailles : il est là pour offrir des opportunités commerciales aux vins. Les données de goût servent donc à construire des outils de communication, pour les vins et leurs producteurs, mais aussi pour les distributeurs et les lieux de vente. Le profil de goût devient une véritable carte d'identité qui suit le vin tout au long de son parcours.
Si l’on se projette à cinq ou dix ans, à quoi pourrait ressembler une “expérience digitale du vin” aboutie, depuis le chai jusqu’au rayon ou à la cave du consommateur, et quelle place imaginez-vous pour des technologies comme TASTEE ou votre conseiller digital dans cet écosystème ?
J'imagine une expérience où le goût circule enfin tout au long de la chaîne, sans se perdre à chaque étape. Aujourd'hui, le langage du vin se brise entre le chai, le négoce, la distribution et le consommateur : chacun redécrit le produit à sa manière, et l'information sensible se dilue. Demain, je crois qu'un vin pourra être accompagné de son profil de goût, comme d'une carte d'identité sensorielle, du producteur jusqu'à la cave de l'amateur. Le goût deviendrait alors quelque chose de plus concret, de moins abstrait et de plus compréhensible pour tous.
Concrètement, cela veut dire qu'un vigneron pourrait mieux qualifier ce qu'il produit, qu'un distributeur pourrait positionner ses vins en fonction du goût réel et non seulement de l'étiquette, et qu'un consommateur pourrait choisir une bouteille en sachant à l'avance qu'il va aimer ce qu'il y a dedans. Et tout au long de la filière, les retours de chacun viendraient ajuster et enrichir cette connaissance de chaque produit : son évolution dans le temps, sa typicité, ses accords.
Dans cet écosystème, je vois Tastee comme l'infrastructure qui structure et fait circuler cette donnée de goût. L'IA y est un moyen de faire rayonner l'expertise humaine de dégustation et de réaliser ce travail d'analyse de données impossible à mener mentalement. L'ambition n'est pas de digitaliser le vin pour le digitaliser, mais de remettre le goût au centre de la décision, à chaque maillon.
Pour conclure, quel conseil donneriez-vous aux vignerons, négociants ou distributeurs qui hésitent encore à s’engager dans cette transformation digitale de l’expérience du vin, et quel message aimeriez-vous adresser aux amateurs qui découvrent le vin à travers ces nouveaux outils ?
Pour conclure, quel conseil donneriez-vous aux vignerons, négociants ou distributeurs qui hésitent encore à s'engager dans cette transformation digitale de l'expérience du vin, et quel message aimeriez-vous adresser aux amateurs qui découvrent le vin à travers ces nouveaux outils ?
Réponse : Aux professionnels, je dirais de ne pas voir le digital comme une menace pour leur métier, mais comme un moyen de mieux valoriser ce qu'ils savent déjà faire. Leur expertise et leur ressenti sont leur plus grande richesse : le numérique ne les remplace pas, il les rend partageables, transmissibles et exploitables à grande échelle. Le bon conseil, c'est de commencer simplement, sur un cas d'usage concret, plutôt que d'attendre la transformation parfaite. Les données valent de l'or, et il est important de commencer à les archiver dès aujourd'hui : ceux qui structurent leur donnée de goût maintenant prennent une vraie avance.
Aux amateurs, je dirais que ces outils ne sont pas là pour leur dicter ce qu'ils doivent aimer. Le vin reste une affaire de plaisir et d'émotion. Ce que ces nouveaux outils apportent, c'est de la transparence et de la confiance : ils aident à mettre des mots sur ses goûts, à oser explorer, et à choisir sans se sentir intimidé. Au fond, notre conviction est simple : mieux comprendre le goût, c'est prendre encore plus de plaisir à le découvrir.
Pour en savoir plus : https://www.winespace.fr/